L'endurance, qu'est-ce que c'est ?

Par Éric Lacroix, avec la collaboration de Cyril Blanchard

Résumé : À quelques jours du Grand Raid de La Réunion, cet article part de l'épreuve pour interroger une question plus large : qu'est-ce qu'endurer, au juste ? Nous défendons une idée simple, durer n'est pas serrer les dents, c'est continuer d'avancer en gardant du sens. Cette définition traverse les trois temps de la démarche ISMe : comprendre la fonction de la douleur, réguler plutôt que subir, relier à soi, aux autres et à un territoire. Une mise en garde l'accompagne, contre la tentation de banaliser l'exploit à force de le répéter.

Sommaire

  • Ce que l'on va rencontrer dans les sentiers
  • Comprendre : durer n'est pas serrer les dents
  • Réguler : l'intelligence de ralentir
  • Relier : ce que la nuit délie
  • Pour finir, sur le seuil
  • Questions fréquentes

Ce que la Diagonale des Fous révèle de nous..

L'endurance est d'abord un rapport au temps, pas à la douleur. Les travaux du médecin et philosophe Georges Canguilhem sur la santé comme capacité normative, et ceux des chercheurs en sciences du mouvement menés sur le Tor des Géants, convergent : le coureur ne subit pas sa course, il construit un monde qui a du sens. La douleur y est un signal à lire, pas un trophée à exhiber.

Réguler, ensuite. Durer sans se détruire suppose une intelligence de la sensation, souvent concurrencée par l'écran de la montre. Sommeil, alimentation, écoute des signaux faibles, ambition calibrée : réguler, c'est protéger sa capacité d'adaptation avant qu'elle ne cède.

Relier, enfin. Dans la fatigue, les masques tombent. Les ravitaillements deviennent des sas affectifs, l'arrivée au stade de La Redoute une cour des miracles. L'endurance relie à soi, aux autres, à un territoire.

Une mise en garde traverse le texte, fidèle à notre attachement au sens critique : prendre garde au glissement de l'extraordinaire vers l'ordinaire, à la surenchère du « toujours plus » qui finit par désenchanter l'exploit. Durer longtemps, c'est aussi savoir préserver sa capacité à s'émerveiller.

« Celui qui a un pourquoi qui lui tient lieu de but peut supporter presque tous les comment. » Friedrich Nietzsche, philosophe (Le Crépuscule des idoles, 1888).

Il y a cette minute, le 15 octobre, où tout bascule. La nuit est tombée sur Saint-Pierre, le compte à rebours s'égrène, et soudain la colonne s'ébranle vers les Hauts. Vu du ciel, c'est une rivière de frontales qui remonte dans le noir, lente, obstinée, magnifique. Chacun de ces points lumineux est une histoire. Une année d'entraînement, parfois une vie entière de passionné, ramassée dans un seul élan. La magie du Grand Raid de La Réunion tient d'abord à cela : une île qui, le temps d'un week-end, se met tout entière à l'écoute de ses coureurs, et des milliers de corps qui acceptent de partir vers quelque chose dont ils ignorent, au fond, ce qu'ils y chercheront vraiment.

Car au moment où ils s'élancent pour cette traversée de 180 kilomètres et près de 10 200 mètres de dénivelé positif, une question reste suspendue. À quoi, précisément, se préparent-ils ? À souffrir ? À tenir ? À se dépasser ? Aucune de ces réponses ne suffit. Et c'est justement là que la Diagonale devient un formidable terrain d'observation pour qui s'intéresse à l'endurance.

Départ de la diagonale des fous

Diagonale des fous - @Olivier Vin

Ce que l'on va rencontrer dans les sentiers

Dans les heures qui viennent, ces coureurs vont traverser des mondes. Les remparts de Mafate au petit jour, le silence minéral de Cilaos, le froid des cols, la chaleur revenue, et cette fatigue d'un genre particulier qui ne se récupère pas d'une nuit. Ils vont connaître le doute qui s'installe sans prévenir, l'hallucination brève du manque de sommeil, le réconfort animal d'un ravitaillement, puis, parfois, une bouffée d'euphorie incompréhensible au moment où ils s'y attendaient le moins. Tout cela, ce n'est pas le décor de l'endurance. C'est sa matière première.

À l'ISMe, nous avons fait de l'endurance bien plus qu'un objet d'entraînement : un objet de pensée. Trois verbes structurent notre manière de l'aborder, et je vous propose de les suivre jusqu'au bout des sentiers. Comprendre. Réguler. Relier.

Comprendre : durer n'est pas serrer les dents

Commençons par un mot. Endurer vient du latin durare, qui veut dire durer. Avant d'être un rapport à la douleur, l'endurance est donc un rapport au temps. Cette nuance, en apparence anodine, change tout. Elle déplace le regard de la grimace vers la durée, du moment héroïque vers la capacité à continuer d'exister dans l'effort.

Le médecin et philosophe français Georges Canguilhem nous offre ici une clé précieuse. Dans Le Normal et le Pathologique, il définit la santé non comme un état figé, mais comme une capacité : celle d'un organisme à créer ses propres normes, à encaisser les perturbations du milieu et à s'en relever. La santé, pour lui, c'est le pouvoir de tomber malade et de se rétablir. Transposez cette idée à l'ultra et vous tenez une définition robuste de l'endurance : non pas la résistance passive à l'usure, mais la capacité active à s'adapter sans se dissoudre. C'est exactement ce que porte notre nom, l'Institut Santé & Mental Endurance.

La recherche de terrain confirme cette intuition, et de belle manière. En suivant des coureurs du Tor des Géants, cette épreuve italienne de 330 kilomètres, les chercheurs en sciences du mouvement Nadège Rochat, Vincent Gesbert, Ludovic Seifert et Denis Hauw ont montré que les coureurs ne subissent pas leur course : ils y construisent, en permanence, un monde qui a du sens. Ils identifient trois grandes formes d'expérience. La maîtrise de l'aisance, quand tout coule. La traversée de la fatigue et des situations difficiles, quand il faut s'accrocher. Le sentiment de liberté dans l'allure, quand le corps redonne et que l'on accélère. Endurer, dans cette lecture, c'est naviguer entre ces états. Pas les subir. Les habiter.

Reste la douleur, qu'on ne peut évacuer. Mais il faut la lire finement. La chercheuse Maria Hanold, qui a étudié les ultra-traileurs, distingue trois registres : l'inconfort, la « bonne » douleur et la « mauvaise ». L'endurance mûre, c'est d'abord cette compétence de tri. Savoir que la douleur est un signal, parfois un progrès, parfois une alerte, mais jamais une médaille. L'effort est nécessaire. La souffrance l'est beaucoup moins qu'on ne le croit.

Une image, pour fixer les choses. L'endurance ressemble à une langue que le corps apprend à parler, où la douleur n'est qu'un mot du vocabulaire, jamais la phrase entière.

Un mot de prudence critique, au passage. Méfions-nous du vieux slogan « no pain no gain ». Il confond le moyen, l'inconfort qui fait progresser, avec une fin, la souffrance érigée en vertu. L'un construit le coureur. L'autre l'abîme.

Coureur lors de la Diagonale des fous

Réguler : l'intelligence de ralentir

Troisième ravitaillement, la nuit, quelque part dans les Hauts. Un coureur hésite. Ses jambes réclament une pause, mais sa montre affiche un retard sur son plan de marche. Que va-t-il écouter ? Cette scène minuscule contient tout l'enjeu de la régulation.

Le philosophe Byung-Chul Han a nommé ce basculement d'une formule qui fait mouche : « on ne s'écoute plus, on consulte ». Sur une épreuve de plus de 24 heures, le coureur qui pilote à l'écran plutôt qu'à la sensation se coupe précisément de son meilleur instrument. Les chercheurs parlent de « connaissance haptique », cette intelligence du corps qui sait, avant tout chiffre, quand il faut ralentir.

Il y a d'ailleurs une distinction qui me paraît être le cœur du métier, et que nous avons développée dans l'article sur la stratégie du lâcher-prise : contrôler n'est pas réguler. On ne contrôle ni la météo, ni l'estomac, ni l'état du terrain après trois jours de pluie. On régule, en revanche, son allure, son alimentation, sa respiration, le lieu de son attention. Le physiologiste (et notre expert) Guillaume Millet a proposé de voir la fatigue de l'ultra non comme une panne survenue de l'extérieur, mais comme un système de régulation intégré, son « modèle de la chasse d'eau » (flush model). La fatigue n'est pas un ennemi qui aurait franchi les lignes. C'est une information sur l'état du système. Le coureur qui l'accepte économise l'énergie considérable qu'il dépensait à la nier.

Réguler, c'est aussi composer avec deux angles morts du long. Le sommeil, avec ses micro-siestes et ses hallucinations, qui pose un vrai enjeu de sécurité. L'alimentation, avec ce paradoxe que connaissent tous les « grands raideurs » : un ravitaillement énergétiquement salvateur peut rester, pour l'organisme, assez peu nourrissant, et le déficit énergétique prolongé expose à des dérèglements réels. Nos propres travaux de terrain vont dans ce sens. L'étude que nous avons menée à La Réunion avec le médecin Nicolas Bouscaren et son équipe sur 80 coureurs d'un 160 kilomètres en milieu tropical, publiée dans Sports Medicine, montre à quel point la gestion du corps sur l'ultra relève d'une adaptation fine, et non d'une simple dépense à compenser.

Il y a enfin une régulation plus intime, celle de l'ambition. « À chacun son extrême », aime-t-on rappeler. Savoir calibrer son projet est une compétence d'endurance à part entière. C'est là qu'affleure la question de l'assistance, à laquelle nous avons consacré un article : où s'arrête l'aide légitime, où commence le « tout permis » ? Un pionnier local de la discipline le disait avec nostalgie : il y a 30 ans, quand on se perdait, on rentrait et on ne disait rien. Aujourd'hui, on se plaint auprès de l'organisateur. Entre autonomie et dépendance, le curseur s'est déplacé, et il mérite qu'on y pense.

Ce mécanisme déborde largement les sentiers. Le dirigeant qui tient un rythme de sprint sur un marathon professionnel, les yeux rivés sur ses tableaux de bord et sourd aux signaux de sa propre fatigue, reproduit à l'identique l'erreur du coureur à la montre. Dans l'entreprise comme sur la Diagonale, durer suppose la même chose : protéger sa capacité d'adaptation avant qu'elle ne lâche. Le reste n'est que gestion de la panne.

Relier : ce que la nuit délie

Il faut avoir vu la dernière partie du Grand Raid pour comprendre. À mesure que la fatigue s'installe, quelque chose se défait. Les esprits s'ouvrent, les langues se délient, des groupes se forment pour affronter la nuit. On raconte sa souffrance, on expose ses doutes, on se motive mutuellement. La sueur, écrivais-je ailleurs, semble capable de faire sortir de l'être une part de vérité. C'est peut-être cela, le secret le mieux gardé de l'endurance : elle relie.

Elle relie à soi, d'abord. Dans l'épreuve, le coureur n'est plus ni le chef d'entreprise, ni le chômeur, ni le notable. Il enlève le masque et s'offre un visage nu. La question « pourquoi je cours ? », que je pose depuis des années aux athlètes et que j'ai explorée à propos de l'échec et de la quête, trouve souvent là sa réponse, du côté du sens bien plus que de la performance. Et l'euphorie qui saisit parfois le coureur épuisé n'est pas qu'une récompense chimique. Longtemps attribuée aux seules endorphines, elle est aujourd'hui plutôt rapportée aux endocannabinoïdes, ces molécules que le psychiatre et chercheur Johannes Fuss a mises en évidence à partir de 2015. Belle leçon d'humilité scientifique, au demeurant : même nos certitudes sur le « runner's high » ont dû être révisées.

Elle relie aux autres, ensuite. Le sociologue Michael Atkinson parle d'une véritable « communauté de la douleur », où l'épreuve partagée crée un lien que la performance solitaire ne produit jamais. À La Réunion, cela porte un visage : l'arrivée au stade de La Redoute, cette cour des miracles faite de pleurs, de cris et de médailles serrées comme des reliques. La réciprocité, l'une de nos valeurs à l'ISMe, s'y donne à voir à l'état pur.

Elle relie, enfin, à un territoire. La Diagonale n'est pas tombée du ciel. Elle prolonge une tradition créole de la marche dans les Hauts, du cross du Piton des Neiges né en 1988 au rêve d'une traversée de l'île en non-stop. La montagne réunionnaise n'est pas le décor de la course. Elle en est la matrice. Courir la DDF, c'est épouser une histoire...

Une dernière vigilance, pour finir, parce que relier peut aussi déraper. Nous vivons un glissement insidieux de l'extraordinaire vers l'ordinaire. Quand un coureur s'excuse presque de ne faire « que » la Mascareignes (74 kilomètres et 3 800 mètres de dénivelé), quand ce chiffre devient une « petite course », c'est tout notre rapport à l'exploit qui se banalise. Imaginez un instant tenir ces propos dans les années 1990. Impensable !

Préserver notre capacité à nous émerveiller devant un exploit humain est, aussi, une forme d'endurance. Peut-être la plus difficile.

Arrivée de la diagonale des fous

Pour finir, sur le seuil

Dans quelques jours, des milliers de frontales remonteront vers les cimes. Chacune porte un pourquoi, ce pourquoi dont parlait Nietzsche et qui permet de supporter à peu près n'importe quel comment. Si durer, c'est tenir en gardant du sens, alors la vraie question, au moment du départ, n'est peut-être pas « jusqu'où puis-je aller ? ». Elle serait plutôt celle-ci : qu'est-ce que je cherche à relier, en allant si loin ?

À méditer, un pied sur la ligne de départ.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'endurance, au sens psychologique plutôt que physique ?

C'est d'abord un rapport au temps, pas à la douleur. En reprenant l'idée du philosophe Georges Canguilhem sur la santé comme capacité d'adaptation, endurer n'est pas résister passivement à l'usure, c'est rester capable de s'adapter sans se dissoudre.

Faut-il souffrir pour progresser en ultra-trail ?

Non. L'effort est nécessaire, la souffrance beaucoup moins qu'on ne le croit. Le slogan « no pain no gain » confond l'inconfort qui fait progresser, un moyen, avec la souffrance érigée en vertu, une fin. L'un construit le coureur, l'autre l'abîme.

Quelle différence entre contrôler et réguler pendant une course longue ?

On ne contrôle ni la météo, ni l'état de son estomac, ni le terrain. On régule, en revanche, son allure, son alimentation, sa respiration et le lieu de son attention. Confondre les deux pousse à nier la fatigue au lieu de l'écouter, ce qui coûte plus d'énergie que ça n'en économise.

Pourquoi les coureurs se livrent-ils davantage à la fin d'une épreuve comme le Grand Raid ?

Parce que la fatigue fait tomber les masques. Les ravitaillements deviennent des moments de partage, et l'épreuve commune crée un lien que la performance solitaire ne produit pas, ce que le sociologue Michael Atkinson appelle une « communauté de la douleur ».

Qu'est-ce que la démarche « comprendre, réguler, relier » de l'ISMe ?

Ce sont les trois temps par lesquels l'Institut aborde l'endurance : comprendre la fonction réelle de la douleur plutôt que la subir, réguler sa course plutôt que la contrôler à l'aveugle, et relier l'épreuve à soi, aux autres et à un territoire plutôt que la vivre isolément.

Références

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Bouscaren, N., Berly, L., Descombes, G., Tounkara, B., Lacroix, E., Lemarchand, B., Racinais, S., & Millet, G. Y. (2026). Thermoregulation and Hydration Dynamics in a 160-km Ultra-Endurance Race in a Tropical Environment: A Field Study on 80 Runners. Sports Medicine, 56(3), 805-820.

Canguilhem, G. (1966). Le Normal et le Pathologique. Paris : PUF. (Édition originale 1943.)

Fuss, J., Steinle, J., Bindila, L., Auer, M. K., Kirchherr, H., Lutz, B., & Gass, P. (2015). A runner's high depends on cannabinoid receptors in mice. Proceedings of the National Academy of Sciences, 112(42), 13105-13108.

Han, B.-C. (2014). La Société de la fatigue. Paris : Notabilia. (Édition originale 2010.)

Hanold, M. T. (2010). Beyond the Marathon: (De)Construction of Female Ultrarunning Bodies. Sociology of Sport Journal, 27(2), 160-177.

Millet, G. Y. (2011). Can neuromuscular fatigue explain running strategies and performance in ultra-marathons? The flush model. Sports Medicine, 41(6), 489-506.

Mountjoy, M., et al. (2023). 2023 International Olympic Committee's (IOC) consensus statement on Relative Energy Deficiency in Sport (REDs). British Journal of Sports Medicine, 57(17), 1073-1097.

Nietzsche, F. (1888). Le Crépuscule des idoles. [Rééditions diverses.]

Rochat, N., Gesbert, V., Seifert, L., & Hauw, D. (2018). Enacting Phenomenological Gestalts in Ultra-Trail Running: An Inductive Analysis of Trail Runners' Courses of Experience. Frontiers in Psychology, 9, 2038.


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