Qu’est-ce que le mental ? Comprendre et entraîner le mental en sport
Par Éric Lacroix, avec la collaboration de Cyril Blanchard
Résumé
Le mental est présenté ici comme une activité, faite de compétences qui s’observent et s’entraînent, plutôt que comme un don ou un trait de caractère fixé à la naissance. L’article explique pourquoi le mental n’est ni un muscle, ni de la pensée positive, ni une personnalité, ni du soin psychologique, en s’appuyant sur les sciences cognitives et la cognition incarnée. Il présente la méthode de l’ISMe en trois verbes, comprendre, réguler et relier, ainsi que la posture de la troisième voix, qui permet de décider en connaissance de cause plutôt que de subir. Il clarifie enfin la frontière entre préparateur mental et psychologue, deux métiers complémentaires mais distincts.
« La connaissance est le faire de celui qui connaît. »
Francisco Varela, L’Inscription corporelle de l’esprit
À l’ISMe, nous considérons le mental non comme un don ou un trait de caractère, mais comme une activité. Il rassemble des compétences qui permettent de comprendre ce qui se passe, de réguler ce qui peut l’être et de rester relié à son corps, à son environnement et aux autres. Ces compétences peuvent être observées, entraînées et adaptées à chaque situation.
Cette définition change profondément la manière d’accompagner un sportif. Elle remplace les jugements sur la personne par l’analyse de mécanismes précis : attention, perception de l’effort, émotions, prise de décision, relation à l’environnement et capacité à demander de l’aide.
« Il n’a pas le mental. »
Cette phrase, nous l’entendons depuis quarante ans au bord des sentiers, dans les vestiaires et pendant les débriefings d’après-course. Je l’ai moi-même prononcée plus souvent que je ne voudrais l’admettre.
On dit aussi d’une athlète qu’elle possède un « mental d’acier », ou que « tout se joue dans la tête ». Ces formules paraissent anodines. Elles ne le sont pas.
Elles reposent sur le même présupposé : le mental serait une substance distribuée à la naissance en quantité variable. On en posséderait beaucoup, un peu ou pas du tout. Il constituerait une sorte de stock intérieur auquel nous aurions accès dans les moments difficiles.
Mais si le mental est un stock, que peut faire celui qui en manquerait ? Presque rien. La formule devient alors un verdict plutôt qu’une observation.
C’est ce présupposé que je voudrais défaire ici, parce qu’il conditionne tout le reste : la façon dont nous parlons à un athlète, les solutions que nous lui proposons et ce qu’il finit par croire de lui-même.
Je vais commencer par dire ce que le mental n’est pas. Non par goût de la polémique, mais parce que ce mot est devenu un immense contenant dans lequel chacun place ses croyances, ses outils et parfois ses promesses.
Le mot « mental » est devenu un piège
Commençons par un détail de grammaire qui n’en est pas un.
« Mental » était d’abord un adjectif. Un effort mental, une charge mentale, une représentation mentale : dans ces expressions, le mot qualifie une activité ou un phénomène. Puis il est devenu un nom. Le mental. Avec un article, une existence propre et la possibilité d’en avoir, ou de ne pas en avoir.
Ce glissement paraît insignifiant. Il change pourtant notre façon de raisonner.
Une chose que l’on serait censé posséder à la naissance semble difficile à modifier. Une activité, en revanche, peut être observée, comprise et entraînée.
La conséquence de cette confusion tombe presque toujours sur l’athlète au même moment : lorsqu’il rencontre une difficulté ou qu’il abandonne.
Il s’arrête au 125e kilomètre. Dans les jours qui suivent, quelqu’un finit par dire, avec les meilleures intentions du monde, qu’il lui a manqué « un peu de mental ». Parfois, personne ne le formule et il se le dit tout seul, ce qui revient presque au même.
La phrase ressemble à une analyse, mais elle ne désigne aucun mécanisme. Elle n’explique ni ce qui s’est passé, ni à quel moment la situation a basculé, ni ce qui pourrait être travaillé.
Sur le versant physique, personne ne dirait d’un coureur qu’il « n’a pas la physiologie ». On examinerait son allure, son alimentation, son hydratation, son sommeil, ses douleurs, sa préparation et la charge des semaines précédentes. On chercherait ce qui s’est passé, où et dans quelles conditions.
Il n’y a aucune raison de traiter le mental autrement.
Le renversement que nous proposons tient donc en une ligne :
Le mental n’est pas ce que l’on possède. Il désigne ce que l’on fait, à un moment donné, dans une situation donnée.
Ce n’est pas un état figé, mais un ensemble de processus. Dès lors que ces processus peuvent être identifiés, ils peuvent aussi être entraînés.
Quatre choses que le mental n’est pas
1. Le mental n’est pas un muscle
L’analogie est partout, y compris dans la bouche de professionnels sérieux. Elle est séduisante parce qu’elle promet une méthode simple : si le mental est un muscle, il suffirait de le solliciter davantage pour le renforcer.
Mais le fonctionnement humain est plus complexe.
Un athlète qui s’entraîne régulièrement à supporter l’inconfort développe effectivement une meilleure familiarité avec certaines sensations. Cela ne signifie pas qu’il améliore automatiquement sa capacité à décider s’il doit repartir, ralentir ou s’arrêter au 100e kilomètre.
Tolérer la douleur, orienter son attention, réguler une émotion et prendre une décision sous fatigue sont des compétences différentes. Elles peuvent interagir, mais elles ne se remplacent pas. Une forte habitude d’endurer peut même devenir un risque si elle apprend à ignorer des signaux qu’il faudrait écouter.
Ce que nous mettons à la place : des habiletés mentales distinctes, entraînées en fonction des situations rencontrées. Piloter son attention n’est pas résister à la douleur. Accepter une émotion n’est pas renoncer à agir. Persévérer n’est pas toujours continuer à la même allure.
2. Le mental n’est pas de la pensée positive
Se répéter que tout va bien lorsque tout va mal ne suffit pas à réguler une situation. Cela peut même conduire à éviter une information utile.
Les travaux de Daniel Wegner sur les processus ironiques du contrôle mental ont montré qu’essayer activement de supprimer une pensée peut la rendre plus accessible. Cet effet est susceptible de s’accentuer lorsque les ressources attentionnelles sont déjà sollicitées : sous fatigue, sous pression ou lorsque le temps manque.
Autrement dit, au moment où l’athlète cherche le plus à chasser une pensée, il peut involontairement lui donner davantage de place.
Certaines approches du développement personnel reposent sur l’idée qu’il suffirait de remplacer une pensée négative par une pensée positive. Cette proposition peut sembler rassurante, mais elle ne rend pas compte de la complexité des processus à l’œuvre dans l’effort prolongé.
Ce que nous mettons à la place : l’acceptation et la défusion cognitive, notamment issues de la thérapie d’acceptation et d’engagement, ou ACT. L’objectif n’est pas de faire taire une pensée, mais de cesser de la traiter automatiquement comme une vérité ou comme un ordre.
« Je vais abandonner » peut être une pensée présente dans l’esprit. Elle n’est pas encore une décision.
3. Le mental n’est pas un type de personnalité
Le mental n’est ni une couleur, ni un animal totem, ni une étiquette définitive.
Certaines typologies peuvent offrir un langage de discussion ou soutenir une prise de recul. Elles deviennent cependant problématiques lorsqu’elles prétendent expliquer ou prédire la conduite d’une personne dans toutes les situations.
Un athlète auquel on répète qu’il appartient à un type particulier peut finir par organiser son comportement autour de cette description, même lorsqu’elle ne lui correspond plus ou qu’elle le limite.
Ce que nous mettons à la place : l’observation de ce qui se passe réellement chez cette personne, dans cette situation et à ce moment précis. C’est moins spectaculaire qu’un profil figé, mais beaucoup plus utile pour agir.
4. Le mental n’est pas du soin psychologique
C’est la distinction la plus importante de cet article, et l’une des plus souvent brouillées.
La préparation mentale intervient sur les processus mobilisés dans la pratique et la performance : attention, fixation d’objectifs, imagerie, régulation émotionnelle, routines, perception de l’effort, prise de décision ou dynamique collective.
Elle n’a pas vocation à diagnostiquer ni à traiter une dépression, un trouble anxieux sévère, une addiction, un trouble du comportement alimentaire ou une autre pathologie psychique. Ces situations nécessitent l’intervention d’un professionnel de santé ou d’un psychologue disposant des qualifications adaptées.
Ce que nous mettons à la place : un cadre d’intervention explicite, une posture éthique et la capacité à orienter. Savoir passer la main fait partie du métier de préparateur mental. Cela n’en signale pas l’échec ; cela en démontre la maturité.
Le mental n’est pas seulement « dans la tête »
Pour préciser ce que nous entendons par mental, il faut effectuer un détour par les sciences cognitives.
Une représentation encore très répandue décrit le mental comme un logiciel fonctionnant à l’intérieur du cerveau. Le cerveau recevrait les informations, les traiterait, produirait une réponse, puis le corps exécuterait.
Cette métaphore a été utile pour développer certains modèles. Elle montre cependant ses limites lorsqu’il s’agit de comprendre une personne en action, engagée avec son corps dans un environnement changeant.
Depuis plusieurs décennies, les approches dites de la cognition incarnée occupent une place importante dans les sciences cognitives. Leur idée centrale peut se résumer ainsi : l’esprit ne se comprend pas comme le produit d’une tête isolée, mais à partir de l’interaction continue entre un cerveau, un corps et un environnement.
Maurice Merleau-Ponty : le corps comme accès au monde
Maurice Merleau-Ponty écrivait dès 1945 que le corps n’est pas un simple appendice de la pensée. Il constitue ce par quoi nous accédons au monde.
Cette idée déplace profondément notre regard sur la performance. Le corps n’est pas seulement l’instrument auquel le cerveau adresserait des ordres. Il participe à la perception, à la compréhension de la situation et à la construction de la réponse.
Francisco Varela : comprendre en agissant
Francisco Varela, avec la notion d’énaction, montre que nous ne nous contentons pas de traiter une information qui existerait indépendamment de nous. Nous construisons et prélevons du sens en agissant.
Un sentier n’est pas perçu de la même manière par tous. Il devient un chemin praticable, technique ou dangereux selon les capacités du corps qui interagit avec lui.
Tout traileur en a fait l’expérience : la lecture du terrain change avec la fatigue. Les pierres et les racines n’ont pas changé. En revanche, les possibilités d’action ne sont plus les mêmes. La foulée est moins précise, l’équilibre plus fragile, la vigilance plus coûteuse. Le monde perçu se transforme avec le corps qui le parcourt.
James Gibson : voir des possibilités d’action
James Gibson utilise le concept d’affordance pour désigner les possibilités d’action offertes par l’environnement.
Le coureur expérimenté ne voit pas seulement une pierre : il perçoit un appui possible. Il ne voit pas uniquement une pente : il évalue spontanément une allure, une trajectoire ou une stratégie de marche.
Améliorer la lecture du terrain permet alors de réduire le coût attentionnel sans « ajouter » quelque chose dans la tête. L’expérience transforme ce que le regard prélève dans l’environnement et la manière dont le corps peut y répondre.
Andy Clark : lorsque l’environnement soutient la pensée
Les travaux d’Andy Clark et de David Chalmers sur l’esprit étendu invitent à considérer certains supports extérieurs comme des prolongements fonctionnels de notre activité cognitive.
Cette perspective éclaire plusieurs pratiques d’endurance :
- les bâtons s’intègrent progressivement au schéma corporel et modifient la perception des appuis ;
- la montre soutient l’évaluation de l’allure et de la durée ;
- le roadbook préparé avant la course externalise une partie de la planification ;
- l’équipe d’assistance peut reprendre certains calculs et certaines décisions devenus trop coûteux sous fatigue.
Le roadbook n’est donc pas seulement un aide-mémoire. Il constitue une fonction exécutive partiellement confiée à l’environnement, afin de préserver des ressources pour les décisions qui devront réellement être prises le jour J.
Les quatre dimensions de la cognition
Ce cadre est parfois résumé à travers quatre dimensions complémentaires :
- incarnée, parce que la cognition dépend du corps ;
- située ou encastrée, parce qu’elle dépend du contexte ;
- énactée, parce qu’elle se construit dans l’action ;
- étendue, parce qu’elle peut s’appuyer sur des supports extérieurs.
Ce n’est pas une élégance théorique. Ce cadre donne une cohérence à des situations très concrètes.
Une équipe d’assistance qui reprend les calculs d’un coureur épuisé participe à une cognition distribuée. Une portion nocturne silencieuse qui permet de restaurer l’attention montre l’influence de l’environnement. Des bâtons devenus presque transparents dans le geste témoignent de l’intégration du matériel au schéma corporel.
Trois situations en apparence différentes, un même cadre pour les comprendre.
Comment entraîner son mental ? Comprendre, réguler et relier
Si le mental est une activité, encore faut-il préciser les compétences qu’elle mobilise.
Le travail que nous menons à l’Institut Santé & Mental Endurance s’organise autour de trois verbes : comprendre, réguler et relier.
Comprendre ce qui se passe réellement
Comprendre, c’est d’abord observer ce qui se passe et distinguer le signal reçu de l’interprétation que nous lui ajoutons.
Il s’agit de métacognition au sens le plus accessible : prendre conscience de sa pensée pendant qu’elle travaille.
Un coureur ressent une gêne au genou. Cette sensation constitue une information. Trois secondes plus tard, il imagine une tendinite, une descente devenue impossible et un abandon inévitable. Ce scénario n’est plus une sensation. C’est une interprétation.
Le corps a émis un signal bref. L’esprit a construit un récit. Traiter immédiatement le second comme s’il était identique au premier peut orienter toute la suite de la course.
La pyramide de la fatigabilité, l’un de nos outils, aide précisément à séparer les différents niveaux de l’expérience. Une sensation, une émotion, une pensée et une décision ne se situent pas au même étage et n’appellent pas les mêmes réponses.
Comprendre rejoint ici l’esprit critique. Non pas douter de tout, ce qui conduit davantage au cynisme qu’à la lucidité, mais attribuer un degré de confiance raisonnable à ce que l’on croit savoir.
Le coureur qui se demande « Est-ce une information ou déjà une interprétation ? » effectue une opération proche de celle du lecteur qui s’interroge : « Cette étude démontre-t-elle réellement ce qu’on lui fait dire ? »
Le geste intellectuel est comparable. La difficulté l’est aussi : il est plus simple de l’exercer sur les autres que sur soi-même.
Réguler ce qui peut l’être
Réguler ne signifie pas contrôler.
La distinction n’est pas seulement une question de vocabulaire. Elle se trouve au cœur de notre pratique.
La météo n’obéit pas. L’estomac n’obéit pas toujours. L’état du terrain après trois jours de pluie n’obéit pas davantage. Chercher à contrôler ces éléments épuise des ressources sans transformer la situation.
Le champ de la régulation est plus étroit, mais beaucoup plus utile. L’athlète peut ajuster son allure, son alimentation, sa respiration, son discours interne, l’orientation de son attention ou sa manière de solliciter son équipe.
Un athlète qui tente de contrôler ce qui ne l’est pas dépense une énergie considérable au pire moment. Celui qui identifie ce qu’il peut encore réguler conserve une marge de manœuvre.
Le modèle psychobiologique de Samuele Marcora offre un éclairage important. Il met notamment en évidence le rôle de la perception de l’effort et de la motivation dans la décision de poursuivre ou d’interrompre un effort. La limite ne se résume donc pas à un état musculaire isolé : elle dépend aussi de la manière dont l’effort est perçu, interprété et mis en relation avec le but poursuivi.
Ce qui participe à cette appréciation peut, dans certaines limites, se travailler.
Ce travail de régulation est au cœur de notre accompagnement en préparation mentale pour les sportifs d’endurance.
Relier le cerveau, le corps, l’environnement et les autres
Nous avions d’abord pensé ce troisième pilier comme la dimension relationnelle du travail, un peu à la marge des deux autres. Je crois aujourd’hui qu’il en constitue l’une des conditions.
Si l’activité mentale émerge de l’interaction entre un cerveau, un corps et un environnement, comprendre et réguler ne sont jamais des opérations totalement solitaires.
Après vingt heures d’effort, un athlète ne dispose plus nécessairement des mêmes ressources pour traiter seul toutes les informations. Il peut avoir besoin que l’environnement ou les autres reprennent une partie de cette charge.
Relier, c’est d’abord revenir au corps et au sensoriel lorsque les calculs deviennent confus. C’est aussi utiliser le terrain et le matériel comme des ressources plutôt que de seulement les subir. C’est enfin accepter que l’équipe joue un rôle fonctionnel dans la performance.
Une équipe d’assistance ne fait pas que réconforter. Elle peut simplifier les options, vérifier l’alimentation, rappeler une intention préparée à l’avance ou différer une décision lorsque l’athlète n’est plus en état de l’évaluer justement.
Cette relation ne diminue pas l’autonomie du sportif. Bien préparée, elle lui permet de la préserver.
La troisième voix : observer, comprendre et choisir
Ces trois verbes, comprendre, réguler et relier, produisent une posture que nous appelons la troisième voix.
Il y a la voix qui demande d’arrêter. Elle veut échapper à l’inconfort, à la fatigue ou à la peur.
Il y a celle qui ordonne de continuer coûte que coûte. Elle refuse parfois d’entendre les signaux du corps au nom de l’objectif initial.
Puis il existe une troisième voix. Elle observe, distingue, comprend et choisit. Elle ne nie pas ce que dit le corps, mais elle ne transforme pas non plus chaque sensation en décision immédiate.
Boris Ghirardi, athlète de la Team Adaptive et expert de l’ISMe, en donne une formulation très claire : le mental n’est pas la capacité à tout supporter. C’est la capacité à observer ce qui se passe, à distinguer les faits de ce que l’on projette, puis à décider de l’action la plus juste.
Parfois, l’action juste consiste à continuer. Parfois, elle consiste à ralentir, à demander de l’aide, à modifier son objectif ou à s’arrêter.
S’arrêter peut être une décision lucide.
Georges Canguilhem définissait la santé non comme la conformité permanente à une norme fixe, mais comme la capacité à instituer de nouvelles normes lorsque les conditions changent.
Un coureur qui abandonne son plan de course sans nécessairement abandonner sa course réalise ce déplacement. Il ne se soumet plus à une règle devenue inadaptée. Il construit une réponse compatible avec la situation présente.
La troisième voix n’est donc ni celle du renoncement ni celle du passage en force. Elle cherche la décision la plus juste à partir des informations disponibles.
D’où viennent les outils de préparation mentale ?
Une objection revient souvent, et elle est légitime : d’où viennent les outils que nous utilisons ?
La réponse courte est la suivante : nous ne les avons pas inventés à partir de rien.
Une partie importante des outils de préparation mentale provient de la psychologie scientifique, des thérapies cognitives et comportementales, des sciences du sport et des recherches sur l’apprentissage, l’attention ou la régulation émotionnelle.
L’histoire des thérapies cognitives et comportementales est souvent présentée en trois grandes vagues. Cette lecture est nécessairement simplifiée, mais elle permet de comprendre plusieurs filiations.
La première vague : agir sur les comportements
La première vague est principalement comportementale. Avec l’exposition graduelle et la désensibilisation systématique, Joseph Wolpe cherche notamment à confronter progressivement une personne à ce qu’elle redoute plutôt qu’à renforcer l’évitement.
Dans le domaine sportif, cette logique peut inspirer une préparation progressive aux situations difficiles : courir de nuit, évoluer dans le froid, affronter un terrain technique ou tester une stratégie dans des conditions proches de celles de la course.
L’objectif n’est pas de « s’endurcir » aveuglément. Il s’agit de réduire l’incertitude, d’acquérir des repères et de construire des réponses adaptées.
La deuxième vague : identifier et questionner les pensées
La deuxième vague accorde une place centrale aux processus cognitifs. Les travaux d’Aaron Beck et d’Albert Ellis ont notamment contribué à développer l’identification des pensées automatiques, leur mise à l’épreuve et la décatastrophisation.
Une partie du travail sur le discours interne en préparation mentale s’inscrit dans cette filiation : repérer une pensée, examiner sa fonction, la confronter aux faits et construire une formulation plus utile pour l’action.
La troisième vague : modifier la relation aux pensées
Les approches dites de troisième vague déplacent l’attention. L’enjeu n’est plus seulement de modifier le contenu d’une pensée, mais de transformer la relation que nous entretenons avec elle.
La thérapie d’acceptation et d’engagement développée par Steven Hayes, ainsi que les approches basées sur la pleine conscience, ont contribué à diffuser les notions d’acceptation, de défusion cognitive, de présence attentive et d’action orientée par les valeurs.
Cette perspective correspond largement à notre positionnement.
Puisque lutter contre une pensée peut parfois la renforcer, nous cherchons à apprendre à la reconnaître sans lui obéir automatiquement : la nommer, lui laisser une place, revenir à l’action utile.
Tous les outils n’ont pas le même niveau de preuve
La préparation mentale ne doit pas devenir un catalogue de recettes.
Les outils disponibles n’ont ni la même fonction, ni le même niveau de validation scientifique, ni la même pertinence pour chaque personne.
La fixation d’objectifs et l’imagerie mentale font l’objet d’une littérature scientifique importante. Le discours interne motivationnel a également été étudié, notamment dans des protocoles portant sur la tolérance à l’effort. D’autres pratiques courantes reposent sur des résultats plus limités, plus indirects ou très dépendants du contexte.
Nous ne prétendons pas effectuer un tri parfait et définitif. Nous cherchons à savoir ce que les données permettent d’affirmer, à reconnaître ce qu’elles ne permettent pas encore de conclure et à ne pas présenter une hypothèse de travail comme une certitude.
C’est aussi cette exigence que nous transmettons aux praticiens formés par l’ISMe.
Préparateur mental ou psychologue : quelle différence ?
La frontière entre préparation mentale et psychologie mérite d’être clairement posée.
En France, le titre de préparateur mental n’est pas protégé par une réglementation spécifique. Aucun diplôme unique n’est légalement obligatoire pour utiliser cette appellation. Cette situation rend l’exigence de formation, de supervision et de déontologie d’autant plus importante.
Le titre de psychologue, en revanche, est protégé par la loi. Il repose sur un cursus universitaire réglementé, une formation à la psychologie et un stage professionnel. Cette différence n’est pas une question de prestige : elle correspond à des champs de compétences et à des responsabilités distinctes.
Le rôle du préparateur mental
Le préparateur mental intervient sur les habiletés et les processus qui soutiennent la pratique et la performance :
- l’attention ;
- la fixation d’objectifs ;
- l’imagerie mentale ;
- la régulation émotionnelle ;
- les routines de performance ;
- la perception de l’effort ;
- la prise de décision ;
- la dynamique de groupe ;
- la relation entre l’entraîneur et l’athlète.
Son travail s’inscrit dans une logique d’accompagnement, d’apprentissage et d’optimisation. Dans le sport, il gagne à être relié à l’entraîneur, au préparateur physique, au staff médical et, lorsque cela est nécessaire, au psychologue.
C’est ce cadre que nous transmettons dans la formation de préparateur mental de l’ISMe.
Le rôle du psychologue
Le psychologue intervient sur le fonctionnement psychique, la santé mentale et les difficultés personnelles qui peuvent dépasser la situation de performance.
Selon sa spécialisation, il peut notamment accompagner des problématiques liées à l’estime de soi, à la construction identitaire, à la blessure, à l’arrêt de carrière, aux troubles anxieux ou dépressifs et à d’autres souffrances psychiques.
Lorsqu’un trouble caractérisé est suspecté ou identifié, l’orientation vers un psychologue, un médecin, un psychiatre ou un autre professionnel qualifié devient nécessaire.
Pourquoi la confusion entre les deux peut-elle être dangereuse ?
La confusion fait courir deux risques.
Le premier consiste à demander à un préparateur mental une prise en charge qui relève du soin. C’est le risque le plus grave, notamment parce qu’un athlète en difficulté se tourne souvent d’abord vers le professionnel qu’il connaît déjà.
Le second consiste à attendre d’un psychologue non spécialisé dans le sport une expertise très précise de l’optimisation de la performance que son parcours ne lui a pas nécessairement apportée.
Des passerelles existent. Un psychologue spécialisé dans le sport, ou ayant complété sa formation dans le domaine de la préparation mentale, peut disposer d’une lecture particulièrement large. Mais aucun professionnel ne couvre seul toutes les dimensions de la santé et de la performance.
La qualité de l’accompagnement repose donc aussi sur la capacité à travailler en réseau.
Écouter sans se substituer à un thérapeute
Le cadre paraît clair sur le papier. La pratique l’est parfois beaucoup moins.
Des personnes viennent consulter un préparateur mental pour leur sport. Elles souhaitent mieux gérer une course, retrouver de la confiance ou apprendre à décider sous fatigue. Puis, au fil des séances, elles évoquent autre chose : un deuil, un couple qui se défait, une angoisse persistante ou une difficulté personnelle qui déborde largement la performance.
Que faire de ce qui apparaît ?
Refuser de l’entendre serait humainement violent. Se substituer à un thérapeute serait professionnellement irresponsable. Il faut donc tenir une position exigeante entre ces deux écueils.
La distinction qui m’aide le plus est la suivante : écouter n’est pas traiter.
Je peux recevoir ce qui se dit sans en faire l’objet de mon intervention. Je ne cherche pas à interpréter, à diagnostiquer ou à explorer une matière qui relève d’un autre champ. Je reste sur mon terrain : le rapport à l’effort, à l’attention, à la décision et à l’action. Mais je ne fais pas comme si le reste n’existait pas.
Le refus de consulter constitue lui aussi une information. Il peut être lié à une expérience antérieure difficile, à la peur d’être considéré comme un patient, au délai d’accès aux soins ou à ce que cette démarche représente pour la personne.
Une orientation imposée tient rarement. Une orientation préparée, expliquée et respectueuse peut devenir possible plus tard.
Concrètement, je nomme clairement que ce dont nous parlons relève d’un travail différent du mien. Je laisse la porte ouverte à une prise en charge adaptée et je veille à ne pas laisser glisser progressivement l’accompagnement vers une psychothérapie qui ne dirait pas son nom.
Le véritable danger n’est pas qu’une personne se confie au cours d’une séance. Il réside dans la dérive lente au terme de laquelle un préparateur mental traite, pendant des mois, une souffrance psychique sans disposer du cadre ni de la formation nécessaires.
Certaines situations appellent une réaction plus directe. Face à des idées suicidaires, une rupture avec la réalité, une addiction sévère ou un trouble du comportement alimentaire, le préparateur mental ne doit pas rester le seul interlocuteur. La sécurité de la personne prime et impose de mobiliser des professionnels qualifiés ou les services d’urgence adaptés.
Ce que cette conception implique pour nos accompagnements et nos formations
Nous formons des praticiens avec un cadre et une supervision, parce qu’un titre non protégé appelle une forte exigence interne.
La supervision permet à un tiers d’apercevoir ce que le praticien ne voit plus lui-même. Elle aide à analyser sa posture, ses décisions, ses limites et les mouvements relationnels présents dans l’accompagnement. C’est précisément ce dont nous avons besoin dans les zones grises.
Nous enseignons à reconnaître le moment où une demande dépasse le cadre de la préparation mentale. Nous apprenons aussi à orienter sans abandonner la personne et à collaborer avec d’autres professionnels.
Savoir passer la main est une compétence, pas un aveu.
Avec les années, je suis devenu plus prudent qu’à mes débuts. Je crois que cette prudence signale moins une perte de confiance qu’une meilleure compréhension de la complexité humaine.
Le jour où un praticien ne s’interroge plus sur les limites de son intervention, il est probablement temps de s’inquiéter.
Une phrase à remplacer pour mieux accompagner les athlètes
Revenons à la phrase du début :
« Il n’a pas le mental. »
Je propose de la remplacer par une question qui prend presque le même temps à prononcer, mais qui ouvre un tout autre chemin :
« Qu’est-ce qu’il n’a pas pu faire, à ce moment précis, et pourquoi ? »
La différence entre ces deux formulations n’est pas une question de politesse.
La première ferme le dossier. Elle désigne un manque supposé chez la personne et s’arrête là.
La seconde ouvre une enquête. Elle cherche un mécanisme, une situation, une interaction et une marge de progression. Or un mécanisme peut être observé et travaillé.
Cet article ne prétend pas proposer une définition définitive du mental. Il expose ce que nous refusons d’y enfermer : ni un muscle, ni de la pensée positive, ni un trait de caractère, ni du soin psychologique.
À la place, nous proposons de considérer le mental comme une activité située, incarnée et distribuée. Une activité qui permet de comprendre, de réguler et de relier afin de choisir l’action la plus juste.
Si le mental est une activité et non une substance, une dernière question demeure :
Qu’est-ce que cela change à la manière dont nous parlons de nos athlètes, et à ce qu’ils finissent par croire d’eux-mêmes ?
Questions fréquentes sur le mental et la préparation mentale
Qu’est-ce que le mental en sport ?
Le mental en sport désigne un ensemble de processus et de compétences mobilisés dans l’action : attention, émotions, perception de l’effort, discours interne, motivation, prise de décision et relation à l’environnement. Il ne s’agit pas d’un don figé, mais d’habiletés qui peuvent être observées et entraînées.
Peut-on vraiment entraîner son mental ?
Oui, à condition de travailler des compétences précises plutôt qu’un « mental » général. Un athlète peut notamment entraîner son attention, ses routines, son imagerie mentale, sa régulation émotionnelle, son discours interne ou sa capacité à décider sous pression. Chaque compétence doit être reliée à une situation concrète.
Pourquoi dit-on que le mental n’est pas un muscle ?
Parce que les habiletés mentales ne se développent pas toutes par la simple répétition d’une même contrainte. Apprendre à supporter l’inconfort ne suffit pas, par exemple, à mieux décider sous fatigue. La préparation mentale distingue les compétences et les entraîne selon leur fonction.
Quelle est la différence entre un préparateur mental et un psychologue ?
Le préparateur mental travaille principalement sur les processus liés à la pratique et à la performance. Le psychologue intervient dans le champ du fonctionnement psychique et de la santé mentale. Lorsqu’une difficulté relève du soin ou d’un trouble psychologique, le préparateur mental doit orienter vers un professionnel qualifié.
À quoi sert la préparation mentale en endurance ?
Elle aide l’athlète à mieux comprendre ce qu’il traverse, à réguler son effort et ses émotions, à organiser son attention et à prendre des décisions plus justes sous fatigue. Elle permet aussi de préparer l’utilisation du matériel, du roadbook et de l’équipe comme de véritables ressources de performance et de sécurité.
Avoir du mental signifie-t-il toujours continuer ?
Non. Continuer peut être une décision pertinente, mais ralentir, modifier son objectif, demander de l’aide ou s’arrêter peuvent également traduire une grande lucidité. La préparation mentale ne cherche pas à pousser l’athlète coûte que coûte. Elle vise à améliorer la qualité de ses décisions.
Approfondir et mettre en pratique
Cet article présente le socle théorique de l’approche développée par l’Institut Santé & Mental Endurance. Nous la transmettons dans nos formations et l’appliquons dans nos accompagnements, avec une même exigence : relier les connaissances scientifiques à la réalité du terrain.
Se former à la préparation mentale
La formation Praticien Préparateur Mental ISMe, Niveau 1 aborde les fondamentaux de la préparation mentale : cognition incarnée, compréhension du stress et de l’anxiété de performance, pyramide de la fatigabilité, outils de régulation, cadre déontologique et orientation.
Le Niveau 2 approfondit les neurosciences, la cognition, la prise de décision, la posture du praticien et la lecture systémique de l’accompagnement.
Être accompagné dans sa pratique sportive
L’ISMe accompagne les sportifs d’endurance qui souhaitent mieux comprendre leur fonctionnement, construire leurs stratégies mentales et préserver leur capacité à décider dans l’incertitude, l’effort et la durée.
Découvrir La Troisième Voix
Dans La Troisième Voix, Éric Lacroix et Cyril Blanchard proposent douze semaines, douze outils et douze trajectoires d’athlètes pour explorer le mental de l’ultra-endurance. Le livre donne la parole à douze figures du trail et aide chaque lecteur à construire ses propres repères.
Les bénéfices sont reversés à l’association Level Up afin de contribuer au financement de lames de course.

