Préparation mentale ultra-trail : écouter pour durer | ISMe
Dans Sports Insiders, Cyril Blanchard explique comment son cœur a transformé sa préparation mentale, sa stratégie en ultra-trail et sa vision de l’effort.
Pendant longtemps, le mental en endurance a été résumé par une injonction : tenir.
Encaisser la douleur. Résister à la fatigue. Continuer lorsque le cerveau réclame l’arrêt.
Mais si la vraie force mentale consistait aussi à reconnaître le moment où il faut ralentir, modifier sa stratégie ou s’arrêter ? Le 6 août 2026, le média Sports Insiders a consacré une longue interview à Cyril Blanchard, recordman de l’Enduroman, préparateur mental et fondateur de l’Institut Santé & Mental Endurance.
Dans cet entretien, Cyril revient sur la péricardite survenue trois ans avant l’Enduroman et sur la reconstruction qui a suivi. Cet épisode n’a pas seulement changé sa manière de s’entraîner. Il a transformé sa vision de la préparation mentale, de la performance et de l’ultra-endurance.
Une conviction en est née : devenir meilleur ne signifie pas devenir sourd à son corps. Cela signifie apprendre à mieux interpréter les informations qu’il nous transmet.
Quand le mental pousse, mais n’écoute plus
La préparation mentale permet de développer des habiletés précieuses : réguler ses émotions, orienter son attention, utiliser un discours interne utile, traverser un passage à vide ou conserver une stratégie malgré la fatigue.
Mais un outil mental peut être détourné de sa fonction.
La respiration peut aider à retrouver de la lucidité. Elle peut aussi être utilisée pour supporter un signal qui devrait conduire à l’arrêt. Le discours interne peut soutenir l’engagement. Il peut également devenir une injonction rigide : « avance coûte que coûte ».
Le problème n’est donc pas la force mentale. C’est l’usage que l’on en fait.
Dans l’interview, Cyril résume cette évolution par une formule simple :
« Repousser ses limites, oui, mais en préservant son capital santé. »
Cette phrase bouscule une partie de la culture du trail et de l’ultra. Elle ne diminue pas l’ambition. Elle la rend plus lucide et plus durable.
Ce que le cerveau gère réellement pendant un ultra
En trail comme en ultra-trail, le cerveau ne se contente pas de commander les muscles. Il reçoit en permanence des informations : respiration, température, douleur, tension musculaire, équilibre, faim, émotions, fatigue ou état de vigilance.
La perception de ces signaux internes porte un nom : l’interoception. Elle participe à la régulation du corps, mais aussi à l’expérience émotionnelle et à la manière dont nous interprétons ce qui nous arrive (Critchley & Garfinkel, 2017).
La perception de l’effort n’est donc pas un simple thermomètre de l’état musculaire. Elle est influencée par le contexte, l’attention, la fatigue mentale et les attentes. Marcora, Staiano et Manning (2009) ont notamment montré que la fatigue mentale pouvait réduire la tolérance à un effort d’endurance en augmentant l’effort perçu, sans modification équivalente des principales réponses physiologiques mesurées.
Cela ne signifie pas que « tout est dans la tête ». Cela signifie que le cerveau construit une interprétation à partir de plusieurs informations, puis oriente le comportement : maintenir l’allure, ralentir, changer de focus, s’alimenter, demander de l’aide ou s’arrêter.
Les travaux de Brick, MacIntyre et Campbell (2016) montrent d’ailleurs le rôle de la métacognition dans la performance d’endurance. Concrètement, l’athlète apprend à :
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préparer ses stratégies avant l’épreuve ;
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surveiller ses pensées, ses sensations et son allure pendant l’effort ;
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évaluer si la stratégie choisie reste adaptée ;
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en changer lorsque la situation l’exige.
La stratégie mentale la plus efficace n’est donc pas toujours celle qui permet de tenir plus longtemps. C’est celle qui permet de prendre la décision la plus juste au bon moment.
Distinguer le bruit du signal
À l’ISMe, cette capacité est travaillée à travers une distinction simple : le bruit et le signal.
Le bruit correspond aux sensations attendues d’un effort exigeant : souffle accéléré, jambes lourdes, fatigue générale, inconfort musculaire diffus. Elles méritent d’être observées et régulées, mais elles font partie de l’expérience de l’endurance.
Le signal est une information inhabituelle ou incohérente avec l’effort produit : une douleur nouvelle et localisée, un symptôme qui s’intensifie, une asymétrie marquée, un essoufflement anormal, une oppression thoracique ou un malaise.
Cette lecture ne constitue jamais un diagnostic médical. En cas de symptôme inhabituel — particulièrement cardiaque — la priorité est de s’arrêter et de demander un avis médical. Le Club des Cardiologues du Sport rappelle notamment que douleur thoracique, essoufflement inhabituel, palpitations ou malaise doivent conduire à consulter.
Pour entraîner cette stratégie mentale, trois étapes peuvent être répétées à l’entraînement :
1. Observer sans dramatiser ni minimiser
Où se situe la sensation ? Depuis quand est-elle présente ? Est-elle diffuse ou précise ? Stable ou croissante ? Correspond-elle à l’intensité de l’effort ?
L’objectif est de recueillir des faits avant de construire une histoire autour d’eux.
2. Nommer ce qui se passe
Est-ce de la fatigue, de la peur, une douleur connue, une perte de concentration, une tension émotionnelle ou un signal inhabituel ?
Nommer crée un peu de distance. Le cerveau quitte la réaction automatique pour retrouver une capacité d’analyse.
3. Choisir une réponse ajustée
Continuer, ralentir, marcher, respirer, s’alimenter, modifier son objectif, solliciter l’équipe ou s’arrêter : plusieurs décisions sont possibles.
La qualité mentale se mesure ici à la pertinence du choix, pas à sa dureté.
La respiration de résonance, pratiquée autour de six cycles par minute, fait partie des outils mobilisés à l’ISMe pour favoriser le retour à un état plus régulé. Les travaux de Lehrer et Gevirtz (2014) expliquent comment ce type de respiration, associé au biofeedback de variabilité cardiaque, peut agir sur la régulation du système nerveux autonome. Son rôle n’est pas de masquer une alerte, mais d’aider l’athlète à retrouver suffisamment de calme pour observer et décider.
Ralentir peut être une habileté de performance
Dans l’imaginaire de l’ultra, ralentir ressemble parfois à un renoncement. Sur le terrain, cela peut devenir une décision stratégique.
Lors de son Enduroman entre Londres et Paris, Cyril Blanchard a intégré des arrêts réguliers. Ces pauses lui permettaient de se recentrer, de retrouver son équipe et de recharger son énergie avant de repartir. Elles n’ont pas empêché la performance : elles en ont fait partie.
Une pause choisie peut éviter une longue dérive subie.
Cette logique vaut avant, pendant et après une course :
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avant, pour évaluer son état réel plutôt que suivre aveuglément le plan ;
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pendant, pour préserver sa capacité de décision sous fatigue ;
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après, pour transformer l’expérience en apprentissage plutôt qu’en jugement.
Devenir meilleur en trail ou en ultra ne consiste donc pas uniquement à augmenter sa tolérance à l’inconfort. Il s’agit aussi d’affiner sa perception, sa souplesse mentale et sa capacité d’adaptation.
La Troisième Voix : entraîner sa capacité à choisir
Cette vision se trouve au cœur du livre La Troisième Voix, coécrit par Cyril Blanchard et Éric Lacroix.
Dans la tête d’un ultra-traileur, une voix demande d’arrêter. Une autre ordonne de continuer. La troisième observe, comprend et choisit.
À travers douze trajectoires d’athlètes de trail et d’ultra-endurance, le livre explore douze dimensions du mental : objectifs, motivation, discours interne, visualisation, activation, attention, douleur, routines, passages à vide, décision sous fatigue, échec et passion.
Chaque récit est relié à un outil concret de préparation mentale. Le lecteur peut ainsi expérimenter un parcours progressif sur douze semaines pour mieux comprendre son propre fonctionnement.
La sortie officielle est prévue le 8 septembre 2026. Les exemplaires commandés directement auprès de l’ISMe sont proposés en précommande avec une dédicace, et l’intégralité des bénéfices est reversée à l’association Level Up.
Une autre définition de la force mentale
L’interview publiée par Sports Insiders porte un message essentiel pour les sportifs d’endurance comme pour les dirigeants : écouter un signal n’est pas manquer de courage.
Le courage peut consister à poursuivre lorsque l’inconfort est normal.
Il peut aussi consister à ajuster un objectif auquel on s’accrochait.
La préparation mentale en ultra-trail ne devrait pas fabriquer un athlète capable de tout supporter. Elle devrait l’aider à rester présent, fonctionnel et libre de ses décisions lorsque la fatigue brouille ses repères.
C’est cela, entraîner son cerveau pour durer : construire une stratégie mentale assez solide pour soutenir l’effort, et assez souple pour respecter le réel.
Pour aller plus loin
Références scientifiques
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Brick, N. E., MacIntyre, T. E., & Campbell, M. J. (2016). Thinking and action: A cognitive perspective on self-regulation during endurance performance. Frontiers in Physiology, 7, 159. https://doi.org/10.3389/fphys.2016.00159
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Critchley, H. D., & Garfinkel, S. N. (2017). Interoception and emotion. Current Opinion in Psychology, 17, 7–14. https://doi.org/10.1016/j.copsyc.2017.04.020
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Lehrer, P. M., & Gevirtz, R. (2014). Heart rate variability biofeedback: How and why does it work? Frontiers in Psychology, 5, 756. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2014.00756
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Marcora, S. M., Staiano, W., & Manning, V. (2009). Mental fatigue impairs physical performance in humans. Journal of Applied Physiology, 106(3), 857–864. https://doi.org/10.1152/japplphysiol.91324.2008

